J'ai l'honneur d'ouvrir la rubrique des témoignages à partir d'Annaba, n'est-ce pas que le soleil se lève à l'Est? Comme le disait souvent cet important personnage, le regretté , défunt Bouzidi Ahmed, père de la santé publique et pionnier de la lutte contre le paludisme en Algérie. C'est en exploitant les archives après son décès et l'ayant connu et côtoyé depuis 1974, que je me suis permis de mettre en forme le présent document avec la participation active de l'association des hygiénistes de la Wilaya d'Annaba et le Dr.T.Bachtarzi un ami et fervent admirateur du défunt. Monsieur Bouzidi Ahmed était aimé et apprécié par ses chefs hiérarchiques comme par ses subordonnés pour ses qualités humaines, sa rigueur dans le travail et son comportement exemplaire; Il n'a jamais pris de congé durant toute sa carrière de 1947 jusqu'à sa sortie à la retraite en 1995. Les aventures de cet homme de terrain infatigables sont nombreuses et agréables à écouter, elles ne peuvent se limiter à cet unique volet de son activité principale " La lutte contre le paludisme dans la région d'Annaba". Suite aux résultats positifs qu'ils obtenait à chaque fois dans ses enquêtes épidémiologique autour des cas de paludisme, dont l'objectif est de remonter la chaîne de transmission pour classer le malade selon un protocole de travail règlementé, avec son pardessus et son allure pragmatique il est comparé à l'inspecteur Colombo: -
Il disait qu'il suffisait de dire que j'ai participé à la campagne de lutte contre le paludisme pour être un brave, -
Il servait d'appât à la capture des anophèles attirées par la chaleur humaine au crépuscule et il introduisait son bras dans les cages de moustiques pour les nourrir de son propre sang durant tout le transport jusqu'au laboratoire d'entomologie de la DSP pour étude. Il acceptait toutes les critiques constructives, mais pour les personnes qui abusaient de sa gentillesse il répondait " Oui, nous sommes habitués aux infirmités de langage" Le paludisme: Son Histoire et ses Histoires Par BOUZIDI Ahmed | Né le 18.02.1924 à Ain Larbi (GOUNOD) Wilaya de Guelma 1947 chef d'équipe sanitaire du service anti-paludique de Bône. 1955 agent technique de la santé 1961 Agent technique principal et en 1968 il devient le principal acteur de la campagne de lutte contre le paludisme dans la région de Annaba et s'est spécialisé particulièrement dans l'entomologie médicale. Décédé le 7 Novembre 1999 |   | 
Transmis par un moustique du genre anophèle femelle par l’espèce A labranchea pour l’Algérie du Nord et celle de Sergenti ou multicolore pour le sud du pays . Le parasite du paludisme fût découvert par le docteur Alphonse Laveran en 1880 à Constantine sur un sujet d’Ain Morkha , aujourd’hui Berrahal ( une commune de la wilaya de Annaba Le docteur Maillot , médecin militaire de la garnison de Bône , au grade de capitaine , a prescrit la quinine .Il s’agit d’un médicament radical , tiré de l’alcaloïde d’un arbre d’Amérique du sud , appelé « quinina » ; importé par Pelletier et Caventou , mis au point en 1810 . Beaucoup de travaux de recherche ont été effectués en Algérie sur la maladie en rapport de la forte implantation des colons d’origine européenne . Les docteurs frères Sergent , ainsi que docteur Andarelli et le professeur Senevet ont procédé à l’identification du vecteur du paludisme et au classement des moustiques du genre anophèle sévissant en Afrique du Nord . Plusieurs méthodes de luttes classiques ont été entreprises : - Faucardage des berges des oueds et canaux pour faciliter l’écoulement des eaux stagnantes. - Assèchement des marais. - Pétrolage des eaux stagnantes ( opération réalisée par les militaires anglais en 1942-43) . Nombreuses mesures antilarvaires ont été entreprises et notamment la lutte biologique à travers l’introduction de poisson larvivore : Le « GAMBUZIA » réalisée par le docteur Ambialet de 1928 à 1939. Ce sont surtout les services de l’hydraulique qui ont été chargés des mesures d’assainissement dont un budget spécial a été octroyé à cet effet . Comme mesure préventive on y a aussi recouru aux moustiquaires... L’apport du DDT à partir de 1943 a servi, en premier lieu, à la lutte contre les épidémies de typhus et de la fièvre récurrente, importé de Libye par la 8èm armée anglaise . Les services de santé étaient sous tutelle de la préfecture et rattachés à la 3èm division . Ils étaient gérés par une inspection d’hygiène où étaient aussi affectés 30 médecins de la colonisation pour assurer la couverture de l’ex - département de Constantine . Leur zone opérationnelle s’étendait d’Ouest en Est , des limites du Département d’Alger à la frontière Tunisienne. Tandis qu’au Sud il était contré par les territoires sahariens. Ce n’est qu’en 1946 que furent créées 3 directions de la santé ; Alger, Oran et Constantine . Cette dernière n’a démarré qu’au début 1947 . Composée de 3 secteurs sanitaires : Constantine, Bône (appellation coloniale d’Annaba) et Sétif . Le secteur de Bône s’étendait de Collo à la Calle ( ancien nom d’El Kala ) et Bône à Négrine . A l’intérieur de cette vaste circonscription sont implantés des arrondissements . Pour ne citer entre autres, Guelma, Philippeville ( actuelle Skikda) . Chacun des secteurs avait un médecin responsable et disposait d’une équipe sanitaire mobile. A partir de 1948 furent organisées les luttes antilarvaires par cycle de 21 jours au niveau surtout des villages à fortes concentration de colons . 1950 fut marquée par l’intervention de l’aviation dans la lutte antilarvaire . Celle ci procéda à l’épandage de larvicides sur les canaux , les lacs , les oueds ( toute la plaine de Bône et tout au long de l’oued Seybouse avec affluents et notamment O. Bouhamdane et O.Zenati , jusqu'à Ain Abid . C’est aussi à cette même période que fut introduite la lutte imagicide ; surtout et en particulier au niveau de la plaine de Bône, résidence de haute colonisation et ses ouvriers, et ce ci tous les trimestres jusqu'à l’indépendance . En 1963,suite à l’engagement pris par le gouvernement algérien en signant une convention avec l’O.M.S. (Organisation Mondiale de la Santé) pour l’éradication du Paludisme .Un bureau central fut créé à cette fin, dépendant directement du Ministre de la Santé . Au mois de Mai de cette année , 13 algériens furent envoyés à Belgrade auprès de l’OMS pour une formation des techniques d’éradication du paludisme. Dans ce même cadre fut aussi associée la formation de 4 microscopistes . 
Mr BOUZIDI Ahmed 2ème rangée à droite: Formation à Belgrade En 1964 , les médecins de la mission soviétique signalent, à Souk Ahras, l’enregistrement de nombreux cas de typhus ! Malgré la réticence de ces médecins et avec diplomatie, 15 lames (au titre de diagnostic différentiel) ont été prélevées sur des malades hospitalisés étaient au nombre de 60 . Il s’est avéré que 13 des 15 prélèvements ont mis en évidence la présence dans le sang d’un Vivax à 4 croix . C’est ainsi que tous les projets envisagés par ces coopérants techniques que sont les éléments de la mission soviétique. tels que l’éviction de la région infectée ( par l’erreur diagnostique) par un cordon sanitaire, une hospitalisation massive ont été levés et un prélèvement de masse de lames de sang a été réalisé au niveau de la Mechta incriminée de Draa El Methane ; ainsi qu’une chimioprophylaxie instituée où de nombreux cas de paludisme ont été dépistés dans cette contrée, ceci grâce aux nouvelles formations en paludologie au niveau de la direction de la santé Des enquêtes sur l’endémie palustre étaient réalisées au niveau de la population par l’indice splénique et des cartes du paludisme furent établies sur cette endémie. En 1967 , fût créée une zone de démonstration dans l’arrondissement de Guelma en lieu et place de celle de TENES. Guelma fut sélectionnée par sa géographie , où sont incluses trois strates géographiques : plaines, plateaux et montagnes . La plaine de Boumahara jusqu'à Nador , plateaux de Bouhamdane et montagne de Maouna et ses versants, Bouhachana , H.W Baies . De ce fait le personnel encadreur été formé aux difficultés et aléas pouvant surgir en cours de campagne . Des responsables départementaux et de Daîra étaient désignés par le Ministre de la Santé, dotés de véhicules attribués par l’OMS. 
1. Dr.T.HADDAM Ministre de la Santé - 2. Dr. CAPRIO Dir. OMS Europe - 3.Dr. CANDOU Dir. Général OMS. le 15.04.70 Hormis ceux formés à Belgrade ou au Togo, les autres furent astreints à un long stage de formation. Le Ministère de la Santé était représenté par le bureau central d’éradication du paludisme, dirigé par un Médecin chef assisté d’un Administrateur et de nombreux techniciens. L’O.M.S était représenté par un Médecin chef et de nombreux médecins experts en épidémiologie, éducation sanitaire , entomologie statistiques ... 
Dr.BADA Médecin épidémiologiste expliquant la stratégie de lutte contre le paludisme Quant à la Wilaya , elle était représentée par la Direction de la Santé dont un directeur était médecin épidémiologiste. Le responsable départemental de la lutte contre le paludisme est secondé, au besoin, par le responsable de Daira . L’année 1968 a vu le début de la phase préparatoire, qui est le lit de la phase d’attaque.  Le Docteur Khène Directeur Départemental de la santé recevant le Ministre de la Santé en 1968 Une reconnaissance géographique fut entreprise sur toute l’étendue de la wilaya A cet effet , le responsable de Daira, avec l’aide de deux autres soignants itinérants dotés de mobylettes devaient recenser toute la population de l’agglomération et la porter sur une carte au 50%0 . Ces Itinérants disposent d’une boussole, d’un fond de carte d’état major et d’un pantographe . La précision était requise car à la suite de la guerre d’Algérie, il y eu un déplacement important de la population rurale, suivi d’une réimplantation anarchique , il fallait localiser les agglomérations sur la carte avec précision . Recenser sa population et chaque famille . Cette action a permis d’évaluer la quantité nécessaire d’insecticide ( DDT 75%) et de procéder à la constitution des équipes d’aspergeurs et les repartir en fonction des véhicules affectés à cette opération . Le choix du DDT a été suscité par l’efficacité constatée et sa longue rémanence de 8 mois . Il faut dire que les effets nocifs étaient nuls , compte tenu de la faible teneur lors de sa dilution dans l’eau. Ensuite le pays, par sa vaste étendue, n’était pas soumis comme ceux développés à une quantité massive d’insecticide de vocation agricole. L’insecticide était ensaché au poids de 667 gr . Pour ce faire des peseurs étaient formés . Ils devaient fournir plus de12.000 sachets, soit plus de 100 tonnes . La rigueur pour le pesage était de ne tolérer aucune défaillance ; car un excédent de 3 gr équivaut à une perte 36 quintaux acquis en devise.
Personnel : Les denrées récoltées par la reconnaissance géographique plaidaient pour la constitution de (64) soixante quatre équipes qui s’avéraient nécessaires . 
Une équipe est constituée de (4) quatre aspergeurs et un déblayeur et d’un chef d’équipe généralement un aide soignant . Ces aspergeurs recevaient une formation d’une semaine dont quatre jours réservés à des exercices sur des plages représentant 20m² . traitées en 1 minute pour obtenir les 2gr au m² . 
Mr BOUZIDI étudiant les larves d'anophèles en pleine brousse Le déblayeurs aident les maîtresses de maison à ôter les meubles et autres objets couvrant les murs . Le chef d’équipe devait contrôler les aspersions , ravitailler l’équipe au besoin, prendre contact avec la population et les autorités . Le recrutement de ce personnel a été opéré par un choix judicieux des meilleurs éléments du corps paramédical tant sur le plan de leur formation que sur leurs capacités physiques . Superviseurs : Un superviseur pour 5 équipes .Il a pour rôle de : - - Assurer un contrôle rigoureux au cours des aspersions.
- Ravitailler les équipes . - Prendre contact avec la population et les autorités . Véhicules et Carburants : Par la reconnaissance géographique, il a été déterminé le nombre d’équipes nécessaires mais surtout le nombre de véhicules d’ou il a été nécessaire d’établir des planning pour chaque véhicule qui devait assurer la distribution des équipes en solo ou en tendem. La dotation de 65000 litres d’essence s’avérait nécessaires ainsi que les lubrifiants. ÉPIDÉMIOLOGIE : Des enquêtes de masse ont été réalisées sur l’ensemble de la population rurale, par un prélèvement de sang sur lames 12 aides soignants ont été formés à Alger par un stage de microscopiste au titre de la détermination du parasite du paludisme et ses multiples formes. Chaque microscopiste était tenu d’examiner 60 lames / jour et la fin du mois 10% des ses lames examinés étaient expédiées au laboratoire central ( Alger ) pour contrôle. Le résultats des lames examinées a permis de déterminer avec exactitude l’impact par localité de l’endémie palustre en sélectionnant les localités les plus infectées et les mettre sous régions à haut risque et particulièrement surveillés. Une chimioprophylaxie est administrée à chaque prise de lame de sang . Toutes les formations sanitaires devaient prélever une lame de sang sur tout sujet fiévreux ( ou aux antécédents fiévreux) , une splénomégalie. Les périodes favorables à transmission du parasite du paludisme suite aux activités du vecteur sont = pour les plaine du nord de Juin a fin Octobre et pour les hauts plateaux et les régions montagneuses de Juillet à fin Septembre. AGRESSIVITÉ : Une étude de l’agressivité de l’anophèle a été réalisée, ou des équipes composée de quatre personnes devait procéder à la capture de moustiques adultes par heure d’agressivité . Deux agents servaient d’appât humain .Torse nu et maillot de bain signalaient la présence de moustiques aux agents capteurs qui à l’aide d’un tube est en verre muni de siphon pour l’aspiration . La récolte de sujets est transférée dans les gobelets . Du crépuscule à l’aurore le schéma d’heures d’agression était dressé . La prophylaxie médicamenteuse était administrée à base de chloroquine dosée à 150 mg et en fonction de l’âge était proposé une dose unique après chaque prélèvement de sang . Pour les enfants et les nourrissons de la flavoquine aromatisée était donnée à ces âges. PRE -CAMPAGNE L’année 1968 a été réservée à la phase préparatoire. 55.000 lames furent prélevées dont 5600 étaient positives , soit 10 % de la population infectée dont 95% au P.Vivax , 4% au P.Falciparum et 1% au P. Malariae. CAMPAGNE
Un aspergeur en action En 1969, c’était la première année de la phase d’attaque par aspersion d’insecticide intra domiciliaires . 65.000 lames prélevées dont 2.400 s’avéraient positives . Toutes à P. Vivax dont 2000 cas étaient enregistrés avant la période de transmission (du mois Janvier à Juin) . 
Appareil HUDSON d'aspersion utilisé dans la campagne de lutte En 1970, c’était donc la deuxième phase d’attaque . 65.000 lames furent prélevées dont 204 étaient positives , toutes au P.Vivax avec un taux de 0,003% . Lutte Antipaludique dans la région d' Annaba 1965 - 1981 | Année | Lames | Lames positives | % L,positives | Remarques | | 1965 | 14531 | 1106 | 7,611 | Lutte antipaludique classique | | 1966 | 33899 | 1648 | 4,862 | Lutte antipaludique classique | | 1967 | 46395 | 2564 | 5,526 | Lutte antipaludique classique | | 1968 | 53384 | 5399 | 10,114 | Phase préparatoire | | 1969 | 55522 | 2750 | 4,953 | 1ère Année Phase d'attaque | | 1970 | 60489 | 209 | 0,346 | 2ème Année Phase d'attaque | | 1971 | 94876 | 31 | 0,033 | 3ème Année Phase d'attaque | | 1972 | 110621 | 4 | 0,004 | Phase de consolidation | | 1973 | 105563 | 20 | 0,019 | Flambée palustre à BERRAHAL | | 1974 | 122236 | 41 | 0,034 | Flambée palustre à EL KALA | | 1975 | 122223 | 41 | 0,034 | Flambée palustre à AIN BERDA | | 1976 | 29750 | 8 | 0,027 | - | | 1977 | 35654 | 9 | 0,025 | - | | 1978 | 54730 | 6 | 0,011 | - | | 1979 | 55545 | 28 | 0,050 | Flambée palustre à TREAT BERRAHAL | | 1980 | 47446 | 2 | 0,004 | - | | 1981 | 35006 | 0 | 0,000 | - | 
Bivouac des équipes d'éradication du paludisme 
Les pionniers de la campagne de lutte contre le paludisme dans la région d'Annaba Chaque professionnel de la santé devrait méditer cette belle et significative citation de Montesquieu : « On a trois ou quatre fois l’occasion dans la vie d’être brave et tous les jours celle de ne pas être lâche . »
Annaba le 22/03/2007 Le Chef du projet de recheche Faoauani Foudil |